Moi, j'ai eu ma mauvaise nouvelle jeudi le douze.
Je viens d'apprendre que mon prof, mon ami, mon collègue, souffre d'un cancer du cerveau. C'est un glioblastome, aggressif.
Et l'ironie, l'ironie...
Cet homme, je le connais depuis plus de trente ans, lorsque j'étais encore au lycée. C'était un de mes profs de français à l'université où j'ai eu mes diplômes. C'est lui qui m'a appris la phonétique, la pédagogie, la patience et la gentillesse. C'est sans doute grâce à lui que j'ai continué mes études de français.
J'avais suivi le français pendant quatre ans au lycée et puisque la langue me plaisait beaucoup, j'avais décidé de faire une spécialisation secondaire (minor) ; l'anglais était mon premier choix. Or, j'ai dû aller voir cet homme pour faire un entretien, histoire d'être placée au bon niveau.
Il m'a gentiment reçue dans son bureau et on a bavardé un peu en français. Et puis il a dit que je parlais si bien, il était sûr que j'étais déjà allée en France.
Et je voulais lui dire que je n'étais pas encore allée en France.
Mais je ne pouvais pas penser au mot « encore ».
Et vous savez quoi ? Cet homme a attendu jusqu'à ce que je trouve mon mot.
Je ne sais pas pendant combien de temps il m'a attendue, mais en ce moment-là, j'étais sûre que trois mois s'étaient écoulés.
À la fin de l'entrevue, il m'a vivement félicitée pour mon français, je me sentais super bien, et définitivement amoureuse de la langue française. J'ai tout de suite décidé de me spécialiser en français aussi.
Plusieurs années plus tard, lors d'un stage à Angers, j'ai assisté à une conférence que ce même prof donnait en anglais pour expliquer quelque chose (j'oublie maintenant quoi) et j'ai failli tomber de ma chaise. L'homme devant moi, qui ne m'avait jamais prononcé un mot sauf dans son français impeccable, parlait avec un LOURD accent de la côte Est. C'était en ce moment-là que je me suis rendu compte qu'il ne venait pas d'Iowa, mais du Connecticut !
On est devenus collègues lorsque je suis devenue prof de français, et il m'a fait le grand honneur de mettre mon nom dans l'avant-propos de son manuel, me citant comme quelqu'un auquel il était reconnaissant. Cela m'a coupé le souffle quand j'ai su. Lui, reconnaissant ? Cet entretien d' il y a si longtemps a changé ma vie pour toujours !
Mais bon, l'ironie, l'ironie...
L'ironie, c'est que cet homme, qui a fait de sa vie un triomphe de son amour de l'enseignement de la langue française et la culture francophone aux anglophones, a perdu la parole, ce qui était la première indication qu'il avait un gros problème de santé.
Je suis déchirée, et je pleure en tapant ces mots...en français, grâce à lui, l'homme qui m'a permis de vous connaître tous.
P.-S. : Je viens de savoir qu'il se remet superbement de sa chirurgie, qu'il a marché aujourd'hui sur la plage (dans le Texas) et qu'il parle parfaitement, l'anglais et le français. À chaque jour, son petit miracle !!